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Saint-Louis-de-Kamouraska (1692 - 1702)

Pierre Micheau est maintenant âgé de 55 ans. Songe-t-il encore une fois à planter sa tente parmi la nature, de plus en plus loin de toute civilisation ? Il a vécu six ans sur la côte nord, quatre ans sur l'île d'Orléans, onze ans sur l'île aux Grues. Il réside à la rivière des trois-Saumons depuis 1682. Son fils aîné, âgé de 20 ans, serait heureux de posséder sa propre terre. Et que dire de Jean, aussi en âge d'être propriétaire ? Pour toutes ces raisons, nous fixons son départ vers Kamouraska après la fonte des neiges en 1692. Lorsque le seigneur Charles Aubert de la Chesnaye donne à Pierre et à son fils aîné les titres de leur concession, le 30 juin 1695, la famille demeure à cet endroit depuis deux ou trois ans. Devant le notaire Louis Chambalon, notre ancêtre reçoit…

    " … la consistance d'une terre de 12 arpents de front sur le fleuve sur 30 de profondeur bornée du costé du sudouest au Ruisseau savoir trois arpents au dessus et au della du costédu nordest jusques a un autre petit ruisseau qui n'a point de nom et qui sappelera doresnavant Boisverd ou Boisvert, neuf arpents. "

La concession à Pierre Michau fils habitant de Camouraska (sic) n'avait que 4 arpents de front sur 30 de profondeur, bornée au " sorouest " par la terre de Pierre Fournier, son oncle, et au " nordest " par celle de René Plourde. Grâce au plan de la seigneurie de Saoint-Louis de Kamouraska préparé en 1646 par Arthur Massé, et dont les noms des concessionnaires ont été retracés au procès verbal de Noel Beaupré en 1726, nous situons exactement les deux terres.

De 1594 à 1700, 27 familles s'établiront à Kamouraska, et la valeur de la seigneurie atteindra 12 000 livres. Quatre de ces pionniers nous sont connus : Pierre Micheau et son fils; Pierre Fournier de Belleval, l'époux de la demi-sœur de Marie Ancelin, elle aussi prénommée Marie; et Philippe Ancelin, son demi-frère.

Si l'administration de la Nouvelle-France avait ordonné un recensement en 1695, Pierre Micheau aurait déclaré avoir 58 ans; Marie, son épouse, 44 ans; son fils aîné, 23 ans; jean, qui ne sera jamais appelé Jean-Baptiste dans les registres, 21 ans; Marie (Baptisé Marie-Anne), 19 ans; Joseph, 17 ans; Pierre le cadet, 14 ans; Louis, 11 ans; Elisabeth, 10 ans; François, 8 ans, et Magdeleine, 3 ans. Marie Michaud, en âge de se marier,épouse, le 19 juillet 1695, Pierre Galeran Boucher, maître maçon, fils de Jean Galeran Boucher et Marie Leclerc, de Rivière-Ouelle. La cérémonie religieuse aura lieu en l'église de Rivière-Ouelle, où les registres sont ouverts depuis 1685. Ceux de Kamouraska ne s'ouvriront qu'en 1709 avec la venue du premier curé. Pierre Boucher, né en 1664, avait plus de trente ans lors de son mariage; Il sera le premier marguillier de Kamouraska en 1709. Cinq filles et trois fils Boucher auront de la descendance.

Etabli à Kamouraska, Pierre Micheau recevra le 19 octobre 1695 les titres de sa concession de la rivière des Trois-Saumons, sous seing privé, de Geneviève Couillard, veuve de feu le sieur du Tartre. Comment expliquer qu'on ait ainsi produit des titres après le départ du concessionnaire ? C'est que notre ancêtre ne pouvait vendre sa terre dite de L'Islet-Saint-Jean à la rivière Trois-Saumons, sans posséder ces précieux titres.

Si les jeunes filles du début de la colonie se mariaient très tôt, les jeunes hommes attendaient souvent la majorité, fixée à cette époque à 25 ans. Le 4 février 1697, le notaire Louis Chambalon rédige le contrat de mariage du fils aîné, Pierre, à Québec :

    " Pierre Michault (sic), âgé de 25 ans, habitant demeurant au grand Camouraska d'une part, et Marie Madeleine Thibodeau, fille majeure de Mathurin Thibodeau habitant de l'Isle Saint-Laurent paroisse Saint-Paul et de deffunte Marie Roy vivante sa première femme, d'autre part; témoins Jean Michau son frère, Pierre Fournier son oncle, du sieur Guillaume Gaillard marchand et demoiselle Marie Nepveu sa femme, et des sieurs Charles et Jean Nepveu ses amis; et de la part de la dite future épouse, de son père, de Marye Thibodeau sa sœur, du sieur François Hazeur marchand et bourgeois de cette ville, et de demoiselle Elisabeth Barbe son épouse, et du sieur Jean de Lestage marchand. "

On désignait par " grand Camouraska " la partie de la seigneurie à l'est de la rivière. L'île d'Orléans s'est nommé jadis l'Isle Saint-Laurent, et la paroisse Saint-Paul est devenue la paroisse Saint-Laurent.

L'acte notarié du 4 février 1697 nous apprend que le futur époux possède une terre et habitation situées au grand Kamouraska. " contenant quatre arpents de front sur trente de profondeur joignant au sorouest celle dud Jean Michau son frère et du nordest celle de René Plourde ".

Entre 1695 et 1697, Pierre Fournier a cédé sa terre à son neveu Jean. Les deux frères jouissent donc de deux terres voisines. Magdeleine Thibodeau demeure à Québec chez le marchand Hazeur à la place Royale, dans la basse ville. Etait-elle domestique dans cette maison réputée la plus belle en ville ? Ajoutons que François Hazeur mourut en 1708 " regretté du tout le monde à cause de son mérite, de sa vertu et de sa droiture ". Magdeleine Thibodeau et son père apposent leur signature au bas de l'acte notarié tandis que Pierre et Jean Michau déclarent ne savoir écrire.

Le plus touchant document qu'il nous a été donné de lire demeure encore attaché à ce contrat : il s'agit d'une lettre que Pierre Micheau a remise à son fils aîné avant que celui-ci entreprenne le long voyage Kamouraska-Québec.

    " Du Kamouraska le 22ième Janvier 1697
    Monsieur
    Les honestetés que jay receu de vous Lorsque jay eust L'honneur davoir afaire a vous me font esperer que vous ne me refuserez pas une grace que jay dessein de vous demander. C'est monsieur que mon fils est sur le point de se marier a quebec & comme je me trouve dans l'impuissance de m'y pouvoir trouver Je souhaiterois que vous me fissiez l'Honneur de servir de pere a mon fils Lorsque le Contract se fera; ainsy jay dict a mon fils que Vous rendra celle cy de vous en prier de tout mon cœur de l'assister de vos sages Conseilles & je desire quil les suive comme les miens. Le mariage se doit faire avec une fille qui demeure chez Monsieur Haeure & a qui il a offert de sortir de chez lui Mariée ainsy vous m'obligeres de Luy donner ce dont il aura besoin en argent soit pour paier son mariage soit pour d'autres besoins que vous croires necessaires jusque a une pistole ou quelque chose davantage Je vous assure de vous en tenir compte.
    Je luy ay donné un petit memoire de hardes que vous aurez la bonté de luy donner & et dont je vous tiendray compte de voisy le moire; de quoy faire une paire de bas & deux paires de caneçon de la mesme estofes mon fils vous dira de quelle couleur il les veut, & d'un bon drap gris lequel en faudra pour faire un tapabor pour moy avec la doubleure, que je fera faire icy pour les culottes et les bas faites moy La graces de les faire faire a Quebec & d'en paier la façon & vous mettres le tout sur mon compte joubliay de vous dire de luy donner de quoy faire deux chemisettes de mazamet rouge & de luy faire faire pareillement et les paier, & Les articles que je desire quils soient marqué dans ce Contrat sont que tout ce que les maris & femme auront demeure au dernier vivant en cas quil n'y aye denfant, que mon fils donne pour Douaire a sa future epouse Cinquante Livres argen du pais, mon fils a une terre située au grand Kamouraska Seigneurie de Monsr de la Chenay, une vache & je me charge de les nourrir jusque a la feste de tous les Saints prochaine, voilà Monsr tous les articles que je vous prie de faire inserer dans le Contrat de Mariage de mon fils, voilà monsieur de quoy vous avoir les dernieres obligations & je seray dans Lobligation de vous asseurer moy avec ma femme avec respect que je suis.
    Votre tres humble & tres obeissant serviteur,
    Pierre Micheau "
    " Signé et paraphé au desir du Contract de mariage passé par le Notaire sous signé ce jourd'huy 4e febvrier 1697.
    Robert Drouard
    G. Gaillard
    C. Auber
    A Monsieur
    Monsieur Gaillard Marchand a Québec. "

Cette lettre renferme des détails de la vie quotidienne en Nouvelle-France en cet hiver 1697. On ignore qui l'a écrite, car Pierre Micheau a déclaré à maintes reprises qu'il ne savait écrire ni signer.

Pierre Micheau s'est entouré de parents et d'amis en s'établissant à Kamouraska. Le 7 juin 1701, notre ancêtre est témoin au mariage de son beau-frère Philippe Ancelin, âgé de 25 ans, fils de René Ancelin et de la défunte Marie Juin. La jeune épouse, Marie Madeleine Saint-Pierre, âgée de 21 ans, est la fille de Pierre Saint-Pierre et Marie Gerber.

L'année 1701 apportera une dernière joie à Pierre et Marie : le 2 juillet, ils seront ensemble parrain et marraine d'Augustin Roy, fils de Pierre Roy et Marie Martin, baptisé en l'église de Rivière-Ouelle.

Grâce à un acte notarié, nous apprenons que Pierre Micheau est malade en cet été 1701 : il " souffre d'incommodité due à la présence d'un chancre ou cancer dans la bouche ". Dans un accord entre " Pierre Michau et Marie Anselin (sic), de Camouraska, leurs enfants et gendre ", inscrit au greffe du notaire Louis Chambalon au 16 octobre 1701, il est fait mention que le survivant des deux parents jouira par usufruit des biens de la communauté sans que leurs enfants puissent en demander le partage de son vivant, que les enfants mariés auront pareil avantage que ceux qui sont en communauté. Si ledit survivant se remariait, le présent accord serait annulé. Il faut se rappeler que le contrat de mariage de 1667, inachevé et non signé, n'était pas valide et qu'il devenait nécessaire à Pierre Micheau de corriger la situation.

La maladie de notre ancêtre a progressé depuis un an. Il ne s'aventurera pas à reprendre la route vers Québec. Jean accepte d'accompagner son frère, Joseph, chez le notaire Etienne Jacob afin de rédiger le contrat de mariage de ce dernier, le 28 mai 1702.

    " Joseph Michau demeurant en la seigneurie de Camouraska, fils de Pierre Michaud et Marie Ancelin habitants du dit lieu d'une part, et Catherine Guionne Sancoucy, fille d'Antoine Guionne et Catherine Ivory qui on donné leur consentement… "

Joseph Michaud avait 23 ans, et Catherine Guionne n'avait que 19 ans. Pierre Micheau ne fera plus jamais parler de lui après mai 1702. Son décès que l'on n'a pu retracer, se situe entre cette date et le 15 septembre 1702. L'acte et le lieu d'inhumation sont demeurés introuvables. Il n'y a pas de curé à Kamouraska. On se rendait à Rivière-Ouelle pour les cérémonies du baptême et du mariage. Que faisait-on pour les inhumations ? A-t-il été inhumé sur sa terre ? Les dates de sa naissance à Fontenay-le-Comte et de son décès à Kamouraska restent inconnues pour sa postérité.

Le 15 septembre 1702, lors de la vente de la terre de feu René Ancelin inscrite au greffe du notaire Louis Chambalon, Marie Ancelin est dite " veuve de Pierre Michau ". Notre ancêtre avait 65 ans à sa mort. Lui survivaient son épouse, neuf enfants et sept petits-enfants. Pierre Micheau, el Poitevin, pouvait mourir satisfait : par sa descendance, son nom serait perpétué bien au-delà de deux siècles. La douzième génération voit le jour en cette fin du Xxe siècle.

Nous avons fait revivre, au Xxe siècle, un être marqué par le XVIIe. Le souvenir de cet homme et de son épouse nous a fait pénétrer dans leur intimité. Nous avons ressenti leur courage devant cette vie pénible qui fut leur lot. Pierre Micheau a connu le deuil de sa fille Geneviève et de deux petits-enfants, Pierre et Hélène, fils de Pierre l'aîné et la fille de Jean. Marie Ancelin, qui a survécu 27 ans à son époux, connaîtra la douleur de voir mourir trois de ses fils (Jean, Louis et Fran¸cois), deux belles-filles et un gendre. Elle fut inhumé le 18 avril 1729 à Kamouraska. Deux ancêtres n'étaient plus; une grande descendance commencait.

 

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